CEO libre et épanoui : les grandes illusions de l’entrepreneuriat


Ces dernières années, on assiste à une démocratisation massive de l’entrepreneuriat. C'est devenu presqu'un réflexe : Tout le monde veut lancer son business.
Ce n’est plus juste une ambition. C’est devenu un trend, un lifestyle.

Sur Instagram, TikTok, LinkedIn, il suffit de scroller quelques minutes pour voir  défiler les profils où le mot CEO brille en majuscule, entre deux citations de motivation et trois photos devant un MacBook. «Work hard, dream big»«Be your own boss»,  «No days off»...bof😤

L’entrepreneuriat est devenu le nouveau graal, presque une religion moderne, propulsée par internet et les discours de développement personnel : autonomie, liberté, épanouissement, richesse, indépendance… Les promesses sont belles, presque trop belles.

Mais derrière les punchlines et les story motivantes, il y a la réalité. Et elle, elle ne se filtre pas. Derrière cette vague, se cachent des vérités moins glamour, des non-dits, des galères qu’on oublie (volontairement) de raconter, parce qu’au fond, une épopée sans difficultés, ça ne fait pas rêver.

Et c’est justement de ça que je veux parler. Pas pour diaboliser l’entrepreneuriat. Au contraire, je crois profondément que c’est l’un des leviers à actionner pour redynamiser l’économie haïtienne et engager le pays, enfin, sur la voie du progrès.
Un écosystème entrepreneurial fonctionnel, c’est plus de circulation de capital, plus d’emplois, plus d’innovations, plus de taxes pour l’État, plus de richesse… bref, un peu de tout ce qui manque cruellement pour que le pays décolle.

L’entrepreneuriat, oui. Mais pas pour flex

Les bienfaits ne justifient pas qu’on vende des illusions à la jeunesse.
Être entrepreneur, ce n’est pas juste être CEO, ni acheter des produits sur Shein pour les revendre en ligne. Ce n’est pas la clé magique de la liberté, ni la promesse automatique de la richesse. Ce n’est pas un flex.
Mais comme le rappelle Pierre Bourdieu, chaque champ social crée ses propres codes et ses illusions. Sous l’effet des réseaux, l’entrepreneuriat est devenu un champ symbolique où le statut vaut souvent plus que la substance. On veut paraître entrepreneur avant même de l’être vraiment.
C’est une illusion de réussite, une mise en scène de soi pour reprendre l’expression du sociologue David Le Breton, qui explique que “notre époque, fascinée par l’image, privilégie l’apparence de l’expérience à l’expérience elle-même”. L’entrepreneur d’Instagram n’entreprend pas toujours : il joue à être entrepreneur.

Disons-le sans détour : être entrepreneur, ce n’est pas seulement un titre. C’est une posture. C’est s’engager, agir, prendre des responsabilités, vis-à-vis de soi-même, mais aussi des autres : associés, clients, fournisseurs, communauté.
C’est se jeter dans l’arène sans filet, pour transformer une idée abstraite en quelque chose de concret.
En ce sens, être entrepreneur, ce n’est pas nécessairement être chef d’entreprise.
On peut entreprendre dans une ONG/Association (entrepreneuriat social), dans une structure déjà existante (intrapreneuriat), ou même dans l’artisanat, la culture, l’éducation.


Les mythes de l’entrepreneur

Depuis toujours, on a idéalisé les entrepreneurs. Ils ont été présentés comme des super-héros modernes, des génies visionnaires capables de changer le monde.
Il y a du vrai là-dedans, mais aussi beaucoup de fantasmes.
La chercheuse Saras Sarasvathy, professeure à l’Université de Virginie, a consacré ses travaux à déconstruire ces croyances à travers ce qu’elle appelle la logique effectuale ( une manière de penser et d’agir propre aux entrepreneurs).

a. Non, les entrepreneurs ne sont pas des super-héros

Aucune étude ne prouve que les entrepreneurs possèdent des aptitudes exceptionnelles.
Les récits qu’on nous sert, de Steve Jobs à Elon Musk, ne sont souvent que la version romancée d’une aventure collective.
La vérité, c’est que l’entrepreneuriat est ouvert à tout le monde, indépendamment du profil, de l’origine ou du parcours. Pas besoin d’un QI hors norme, mais d’une volonté de fer et d’une capacité à apprendre. Apprendre à naviguer dans l’incertitude, à prendre des décisions imparfaites, à s’adapter

Ce qu'on oublie souvent aussi, c'est que les entrepreneurs ne réussissent pas seuls.
On connaît Henry Ford, mais pas James Couzens. On vénère Bill Gates, mais on oublie Paul Allen.
Pourtant, sans eux, Ford Motors et Microsoft n’existeraient pas.
C'est en ce sens que Sarasvathy affirme que :

"Mieux vaut une bonne équipe avec une idée moyenne que l’inverse. La réussite d’une entreprise dépend d’abord de la réussite de son équipe"

b. Non, les entrepreneurs n’aiment pas le risque, ils l’apprivoisent

On imagine l’entrepreneur comme un joueur de poker permanent, prêt à tout miser.
En réalité, c’est tout l’inverse. Les entrepreneurs n’aiment pas particulièrement le risque. Ils l’acceptent, le gèrent, le transforment en opportunité.
Ils ne prédisent pas l’avenir : ils le fabriquent.
D’où e célèbre dicton souvent attribué à Peter Drucker : “La meilleure façon de prédire l’avenir, c’est de le créer.”

c. Non, il ne faut pas forcément une grande idée pour démarrer

Beaucoup de grandes entreprises n’ont plus grand-chose à voir avec leur idée d’origine.
Facebook, à ses débuts, n’était qu’un comparateur de filles sur un campus.
L’important, ce n’est pas l’idée initiale, c’est ce qu’on en fait.


CEO/PDG : le titre qui brille plus que la fonction

Aujourd’hui, être CEO, c’est presque un signe astrologique.
Une boutique en ligne, un snack, un projet en cours, peu importe : tant qu’il y a un logo, il faut un titre.
Mais la vérité, c’est que CEO n’est pas un label d’ego, c’est une fonction juridique et organisationnelle bien précise.

En France comme en Haïti, ce titre dépend du statut légal de ton entreprise et de ton rôle réel à l’intérieur. Un CEO/PDG (Président Directeur Général ou Chief Exécutive Officer en anglais) existe uniquement dans une Société Anonyme (SA).
Donc dans beaucoup de cas qu'on voit sur les réseaux sociaux, le titre qui conviendrait serait plutôt Gérant.e (pour les entreprise individuelle), DG (Directeur Général), dans une SAS ou une SARL.

Ce qu'il faut savoir aussi, on peut avoir créé un business sans en être le CEO.
Par exemple, Sergey Brin et Larry Page ont fondé Google, mais c’est Sundar Pichai qui en est le CEO aujourd’hui.
Pierre Omidyar a créé eBay, mais il n’a pas dirigé l’entreprise au quotidien.
Ce n’est donc pas le titre qui fait l’entrepreneur, mais la valeur et la pérennité du projet.

Alors, inutile d’inventer un rôle qu’on n’a pas. Ce n’est pas ta bio Instagram qui te donnera de la crédibilité, mais ta capacité à créer de la valeur.



Storytelling, impact, innovation : quand les mots deviennent des accessoires

Depuis que le storytelling est à la mode, chaque entrepreneur se sent obligé de raconter son histoire. On veut un récit, une légende, une ascension héroïque.
C’est devenu un outil de communication incontournable, et parfois, une mascarade.

Comme l’explique la spécialiste Alina Voicu, le storytelling fonctionne parce qu’il active des leviers puissants : l’émotion et l’identification.
Mais à force d’en abuser, on oublie parfois de raconter la vérité et résume tout à une stratégie marketing. On ne compte plus les “je suis parti de zéro”, “j’avais juste un rêve”, “j’ai tout quitté pour suivre ma passion”… C’est devenu un genre littéraire à part entière.

Et dans la même logique, certains mots (impact, innovation, start-up...) sont devenus des accessoires de langage. On les colle à tout pour faire moderne, responsable ou visionnaire.

Pourtant, avoir de l’impact, ce n’est pas juste une question d’image. Comme le rappelle Mélanie Lagière, “l’impact, c’est l’effet réel de nos actions sur le monde, qu’il soit positif ou négatif.”
Et l’innovation, ce n’est pas une posture non plus. Le physicien Jacques Lewiner le dit bien :

"L’innovation, c’est l’invention en pratique. Autrement dit, une idée qui change vraiment les choses. Pas juste un mot à coller sur une plaquette PowerPoint."

 

Alors oui, être entrepreneur peut mener à la liberté, à la richesse, à la fierté. Mais on doit aussi accepter le revers de la médaille. c'est-à-dire du travail acharné, peut-être des échecs, des doutes, des risques et parfois de la solitude.
Ce n’est pas un titre Instagram. C’est un engagement, un combat, une aventure humaine.

Alors si tu veux entreprendre, vas-y. Mais pas pour flex, pas pour le titre, pas pour l’image.
Fais-le parce que tu veux créer, résoudre, transformer, parce que tu crois en quelque chose de plus grand que toi.
Et surtout, rappelle-toi que la liberté qu’on te vend sur les réseaux est un mirage. Celle que tu construis, pas à pas, avec du sens et de la sueur, c’est la seule qui dure.

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